Samira Badran - Palestine
Il s’agit d’associer le pain quotidien à une soumission totale à Israël et, en même temps, de faire profiter l’économie israélienne d’une main d’œuvre exploitable à souhait et du pouvoir d’achat palestinien.La paix économique signifie que les usines palestiniennes produisent à coût dérisoire pour les entreprises israéliennes les plus luxueuses, et que les diplômés palestiniens de l’Université de Bir Zeit travaillent dans des entreprises technologiques « palestiniennes » au cœur de Ramallah, dans lesquelles ils investissent leurs compétences et connaissances pour découvrir, plus tard, qu’elles sont en fait une sous-traitance de grandes entreprises technologiques israéliennes. La paix économique signifie qu’Israël paralyse le marché palestinien à travers les taxes imposées sur l’import en Cisjordanie ce qui augmente les prix des produits dans le marché palestinien, puis inaugure des complexes commerciaux israéliens aux abords des colonies qui vendent à prix réduit (soutenus par des subventions), et où se rendent les palestiniens pour s’approvisionner. Ce sont là les relations pacifiques offertes aux Palestiniens.
Impliquer la société au-delà de l’Autorité
Ce qui est appelé « paix économique » est une stratégie d’assujettissement menée par l’armée israélienne. Cette stratégie repose sur la coordination directe et permanente entre l’occupation, des dirigeants locaux et des « dignitaires » de familles, et ce en parallèle de la coordination au niveau politique et sécuritaire avec l’Autorité palestinienne, et au-delà de celle -ci. Dans cette coordination, l’armée israélienne répond à tout acte de résistance par l’utilisation d’une punition collective « limitée » : le retrait temporaire des permis de travail, appliqué uniquement aux membres de la famille de l’auteur de l’acte, ou aux habitants de son village, tandis que les autres familles ou les habitants des villages voisins se rendent normalement au travail dans les colonies israéliennes. L’occupation favorise ainsi ces chefs traditionnels pour diminuer (ou même remplacer) le pouvoir de l’Autorité palestinienne. Ces « leaders » ne se soucient, qu’à l’intérêt étroit de leurs familles ou de leur village… Une mentalité primitive imprégnée d’hypocrisie, d’acceptation de l’humiliation et d’absence de morale ou de dignité face à l’occupant… A tel point que nous assistons à des scènes où des colons israéliens participent aux célébrations des mariages palestiniens (comme récemment dans le village de Deir Qaddis dans le district de Ramallah) ou sont invités aux repas de rupture de jeûne durant le mois du Ramadan.Epuiser la société palestinienne
Cette réalité n’est pas apparue du jour au lendemain. Il s’agit d’un cheminement long de paupérisation et d’épuisement de la société palestinienne et de destruction méthodique de la solidarité et des liens sociaux. Pour conserver l’image de son pouvoir, après la deuxième Intifada, l’Autorité de Ramallah a adopté des réformes économiques sous prétexte de favoriser le « développement », et a conféré aux banques puis aux entreprises privées la toute-puissance. Et, sous le prétexte de la « transparence », l’ensemble des circuits extérieurs de soutien à la résilience du peuple palestinien ont été coupés. La population de Cisjordanie a été noyée sous les dettes et les publicités qui encouragent à la consommation, alors que le secteur des services n’est contrebalancé par aucune production. Il est totalement admis par l’Autorité palestinienne que les points de passage des marchandises, les ressources, et toutes les infrastructures sont sous le contrôle total de l’occupation.Israël contrôle totalement la Cisjordanie et, en pratique, l’annexe, même si l’Autorité palestinienne conserve une souveraineté de façade pour diriger la vie quotidienne qui soulage Israël et sert ses intérêts.En même temps, l’Autorité a interdit et combattu toute sorte de résistance et a étouffé tout espace d’expression ou d’organisation politique. Elle a fondé un système de sécurité et de renseignement qui oppresse, terrorise et espionne les gens. Tous les recoins de la Cisjordanie sont soumis aux informateurs de l’Autorité et à ses « forces de l’ordre »… afin de prouver au « monde » (c’est-à-dire à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international, à l’Union Européenne et aux Etats Unis) sa « capacité » à gérer un Etat. Au cœur de cette réalité, Israël applique une stratégie où se recoupe le militaire, le social et l’économique, puisqu’il voit dans la société palestinienne un objectif militaire en soit. C’est dans ce contexte qu’Israël contrôle totalement la Cisjordanie et, en pratique, l’annexe, même si l’Autorité palestinienne conserve une souveraineté de façade pour diriger la vie quotidienne, ce qui soulage Israël et sert ses intérêts. Cette « annexion de la Cisjordanie » existe de façon claire, et cherche à obtenir un nouveau tampon américain qui porterait le nom de « l’Accord du siècle ». Mais Israël n’attend pas ce tampon pour agir. Quant aux dirigeants politiques palestiniens, ils ont trouvé dans cet « Accord du siècle » un alibi pour se prévaloir d’une posture nationale en répétant le refrain du « refus, résistance et attachement » alors que nous entendons clairement les fausses notes de cette mélodie et que nous connaissons intimement l’ampleur de l’implication de l’Autorité dans l’instauration de cette sombre réalité. Traduit de l’Arabe par Fourate Chahal Rekaby Texte publié dans Assafir al Arabi, le 20-06-2019

