Histoire du tout premier plateau de Boiler Room (Chaufferie) jamais installée sur le territoire palestinien et ce que cela pourrait signifier pour les DJ et les producteurs qui en viennent. Par Megan Townsend

Maîtresse de Cérémonie (MC) et productrice de hip-hop, Makimakkuk pense que payer un tribut à la culture palestinienne grâce à la musique est la meilleure forme de résistance (Boiler Room)
En réalité, pendant la première transmission de la fête sur Facebook, les spectateurs ont laissé plein de commentaires pour demander où elle avait été tournée, insistant sur le fait que ce ne pouvait être à Ramallah, ville la plus peuplée et épicentre de la résistance en Cisjordanie. Sans doute la capitale culturelle palestinienne, Ramallah, sert de centre pour la restauration, les arts et la vie nocturne ; cette ville de seulement 24.000 habitants a eu une très vaste influence sur les Palestiniens depuis bien avant l’occupation israélienne. Palestine Underground fait ressortir cet aspect de Ramallah. Nous y voyons des rues animées et des familles affluant dans la rue au soleil, plutôt que des pneus brûlés ou des manifestations massives. Ramallah ressemble à n’importe quelle autre agréable ville du sud-est de la Méditerranée. Les immeubles ne sont pas en ruine, les gens vaquent à leurs occupations quotidiennes, il y a des palmiers et des fanions de football accrochés aux balcons. Ramallah n’apparaît pas comme une ville troublée, mais comme un terrain fertile en créativité. Depuis le milieu des années 2000, le hip hop a régné dans la ville comme sonorité populaire underground. Le personnage le plus éminent est Muqata’a (arabe pour « perturber »), rappeur et DJ qui a sculpté une sonorité distincte inspirée des rues affairées. A Ramallah, la scène est limitée par ses capacités restreintes, la plupart des événements prenant place dans des maisons particulières et des lieux tout petits. Dans le documentaire, nous voyons une archive tournée chez Lawain, minuscule restaurant italien qui se transforme le soir en night-club. Le mouvement est constitué d’un petit nombre d’individus passionnés et de leurs fans dévoués, qui expriment leur fascination de longue date pour la culture underground et qui l’utilisent par ailleurs comme une voie d’expression et de manifestation. Muqata’a s’introduit dans le centre ville, sort son téléphone et commence à enregistrer le paysage sonore de la zone. Les travaux de construction, les marchés bourdonnants avec les marchands criant les affaires du jour, les bavardages chez les coiffeurs et les enfants criant dans les terrains de jeu. « Voilà le son de Ramallah », plaisante-t-il, nous conduisant à travers un bazar tortueux. « Notre culture est peu à peu effacée… volée, nous perdons notre nourriture, nos vêtements, notre musique. Pour moi, réutiliser les sons venus de notre culture c’est, d’une certaine manière, la garder en vie et résister. » Muqata’a mixe ensuite les sons avec des rythmes électroniques et rappe par-dessus ; une signature « sonorité de Ramallah » devenue iconique dans la musique palestinienne. Plus loin dans le film, nous voyons Jazar Crew, collectif d’Israël qui cite Muqata’a comme l’une de ses inspirations, l’écoutant très excités dans leur voiture. « C’est l’entraînement depuis Bansa Bansa ! », annoncent-ils.
Active place du marché à Ramallah (Boiler Room)
Muqata’a – connu comme le parrain du hip-hop palestinien – a commencé à rapper en 2007 avec le groupe Ramallah Underground, mais il a perçu leur musique comme trop éloignée de la Cisjordanie, et par ailleurs plus étroitement liée aux Américains et autres mouvements hip-hop arabes. En 2009, il a commencé à travailler avec le groupe Saleb Wahad dans lequel se trouvaient les rappeurs Dakn, Julmud, Haykal, Al Nather et la première remarquable Maîtresse de Cérémonie de Cisjordanie (MC), Makimakkuk. Nous suivons Muqata’a jusqu’à un sombre studio en sous-sol, et le groupe commence à improviser librement sur un accompagnement de basse endiablée et de vieux vinyles arabes. Le son est imprégné d’autant d’identité culturelle que les paroles, semblable aux mouvements dissidents comme la poussière de charbon britannique. Les artistes opinent du chef et rigolent tout en brouillant les lignes, avec des tapes dans le dos tout en marmonnant des mesures. Les paroles ne sont pas particulièrement politiques ou provocantes, elles sont plutôt drôles et autoréférentielles et pleines d’argot de Ramallah. Dakn rappe sur une fille qu’il a rencontrée au marché, tandis que tout le groupe saute frénétiquement dans tous les sens en chantant « Le ramadan a un coût ! » Muqata’a cependant insiste sur le fait que le mouvement hip-hop de Ramallah est lourdement influencé par la politique et le besoin de changement. « Nous vivons une situation politique qui stagne et nous avons donc besoin de ce genre de perturbation. » L’attaque sur l’establishment ne se fait pas franchement, explique Makimakkuk. « Elle est subtile », opine-t-elle. « Nous résistons en gardant notre culture vivante et en continuant à créer des choses fraîches, nouvelles et intéressantes. » « Nous avons eu ici des artistes pour faire de la techno avec de la musique commerciale arabe », dit-elle en riant, « les choses semblent politiquement tristes, mais c’est une période vraiment excitante à Ramallah. » Cette résistance subtile a gagné en popularité, non seulement en Cisjordanie, mais aussi dans les autres communautés palestiniennes et – même – chez les Israéliens. Le journal israélien de langue anglaise Haaretz a publié un article sur la popularité croissante du hip-hop palestinien à Tel Aviv, mettant en relief les vedettes montantes de Ramallah, Nazareth et Haïfa. Pendant la fête de Boiler Room à Ramallah, Deborah Ipekel, programmatrice et réalisatrice adjointe de Palestine Underground détaille la somme de commentaires positifs venus d’Israéliens. « Cela a dû être très surprenant pour plein de gens de découvrir un nouvel aspect de la Palestine », continue-t-elle à dire. « Un commentaire disait : ‘Plein d’amour depuis Israël ! Puissions-nous tous être capables de vivre en paix et en harmonie les uns avec les autres. L’ensemble est absolument fantastique, J’aimerais tant pouvoir venir un jour à Ramallah et même y faire une rave ou deux.’ Pour les artistes de Ramallah, le spectacle de Boiler Room fait progresser la scène. Il leur donne la motivation pour continuer ce qu’ils font. Ils m’ont dit que le spectacle a été l’une de leurs plus fortes célébrations à ce jour. » L’influence de Saleb Wahad peut aller loin, mais ils ont encore à se produire au-delà de la Cisjordanie. « Je n’ai jamais pu jouer en [Israël] », confirme Muqata’a, bien que sa carrière ait déjà plus de dix ans. « J’ai essayé de jouer à Haïfa depuis quatre ans. Le Jazar Crew m’a invité, mais cela n’a pas marché parce que je n’ai pas obtenu l’autorisation d’y aller, alors même que j’en suis originaire. » Quoique centré sur Ramallah, le documentaire explore la scène musicale underground palestinienne à travers Israël, regardant aussi les clubs sur la côte à Jaffa et à Haïfa. Le contraste entre les régions est visible dans la liberté des artistes. Tandis que les Palestiniens avec des passeports israéliens peuvent aller en Cisjordanie relativement facilement, et organiser des fêtes sans trop de difficultés, les restrictions de circulation sur les résidents de Ramallah ont affecté leur capacité à étendre leur musique au-delà de la ville et à communiquer avec les Palestiniens en dehors du territoire.
Muqata’a n’a pas encore joué en Israël, bien qu’ayant demandé à aller à Haïfa ces quatre dernières années (Adlan Mansri)
Quelque 1.800.000 Palestiniens vivent en Israël, Haïfa, ville de la côte nord, abritant l’une des plus grandes communautés palestiniennes. La ville est amusante et dynamique, mélange de Tel Aviv et de Jérusalem. Beaucoup plus paisible que ses voisines, elle est connue pour être un paradis relatif pour la coexistence entre les populations juive et musulmane. Ceci n‘empêche pas les Palestiniens de se sentir mis à l’écart de la culture des clubs et c’est pourquoi Jazar Crew a commencé à lancer ses propres fêtes, pour proposer des espaces sûrs à la jeunesse palestinienne, à l’écart des regards indiscrets des conservateurs palestiniens et des autorités israéliennes. Constitué d’amis Ayed, Reojeh, Riyad et Hilal, Jazar Crew a démarré à cause du manque de vie nocturne offerte aux Palestiniens. « Il n’y a rien pour nous, en tant que Palestiniens vivant en Israël », dit Ayed, se roulant un joint sur la table chez lui. « Chaque fois que vous sortiez dans les clubs, vous vous sentiez comme un intrus. Au bout de quelques années, nous avons réalisé que OK, arrêtons d’être des consommateurs, devenons des producteurs. » Riyad rappelle que, pendant la première partie de 2011, les nouvelles du printemps arabe ont interrompu les démarches. « Au milieu de la fête, les gens ont commencé à recevoir des avertissements et des messages depuis l’Egypte comme quoi la révolution arrivait. C’était une putain d’euphorie, ‘Ouah ! Le monde est sauvé. Tout va être formidable’, » dit-il en riant, recrachant la fumée. « Finalement, le lendemain, ne restait que la gueule de bois, pas vraiment la révolution. » Ce qui suit, c’est l’enregistrement des amis pris dans leurs propres archives de fête. Nous voyons le groupe trimballant systèmes audio et platines dans des parties reculées du désert, jouant des rythmes comme d’un piège, et des drum’n’bass. La fête semble chaotique ; des danseurs torse nu bougent sous des lumières stroboscopiques au milieu d’une clairière sablonneuse. Pour Jazar Crew, procurer un espace sûr aux Palestiniens ne veut pas simplement dire procurer une offre différente de celle des Israéliens. « Dans la communauté arabe palestinienne, il y a sept ou huit ans, vous auriez rarement vu une fille fumer une cigarette dans une fête », dit Ayed. « la piste de danse de Jazar donne cette opportunité à tout le monde, tu peux être toi-même, tu peux danser comme un fou, tu peux te mettre à poil, tu peux fumer et tu peux te rouler un joint. » Hilal rit. « Pas te mettre à poil, je n’étais pas là Ayed. » Il est clair que les motivations de Jazar Crew ne concernent pas l’exclusion, mais le changement de perception sur les Arabes. Jazar Crew a récemment ouvert leur nouveau lieu, Karabeet à Haïfa. Le club est caractéristiquement « underground », bénéficiant d’une vaste zone fumeurs et d’une piste de danse sombre et intime. Mais en même temps, l’espace donne le sentiment d’être arabe avec son long passage médiéval éclairé de guirlandes lumineuses et couvert de fresques. On y pratique la politique de la porte ouverte et sans discriminations. Jazar Crew ne demande pas de papier d’identité à l’entrée et accueille les gens de toutes origines. « Je veux dire, tu ne résous jamais le racisme avec du racisme », déclarent-ils. « En tant que population, on nous a fait perdre notre confiance. Maintenant, c’est comme si nous étions finalement pleins de confiance, nous vivons notre propre identité. C’est une thérapie pour crise d’identité dont nous faisons l’expérience ici. » Dans Palestine Uderground, Karabeet apparaît accueillant et chaleureux, tandis que la foule se balance sous les lumières pourpres. Arrive un fort rythme techno et la foule dresse les mains en l’air et crie, tout le monde s’embrasse et sourit. C’est difficile de ne pas se rappeler ces moments que nous avons tous vécu sur les pistes de danse, le fait d’être tous ensemble et de partager l’euphorie dans la musique. Peut-être que Jazar Crew a raison, peut-être pouvons-nous apporter la paix par la rave [le délire, la fête]. Pour Jazar Crew cependant, un lien manque à leur réussite. Bien que grands fans de Muqata’a et du hip-hop de Ramallah qu’ils jouent dans leurs fêtes, le groupe n’est pas arrivé à se connecter avec eux. Dans le documentaire, alors qu’ils vont vers Boiler Room, les garçons regardent avec curiosité les rues de la ville par la fenêtre de la voiture. « C’est un endroit familier, mais pas familier du tout », commente Riyad, « je me sens comme un étranger alors que je me sens chez moi. » Dans le film, le groupe, qui était le Maître de Cérémonie de la plupart des fêtes de Boiler Room, approche de Ramallah avec une appréhension presque étrangère, mettant en lumière la magnitude de l’événement et son rôle dans la réunion des communautés. Le tout premier rôle de Jazar Crew depuis le début a été de combler le fossé entre Ramallah et Haïfa, avec le DJ techno et le Oddz local de Ramallah. « Depuis 2010, il y a eu un pont entre Haïfa et Ramallah, que Jazar Crew et moi avons construit, nous y avons travaillé pendant longtemps », dit Oddz, dont la techno intense lui a gagné des fans, pas seulement au Moyen Orient, mais dans toute l’Europe.
Jazar Crew espère combler la séparation entre Palestiniens israéliens et ceux qui vivent dans les territoires occupés (Adlan Mansri)
L’histoire d’Oddz dans Palestine Underground le suit passant en fraude de Ramallah à Jaffar, communauté palestinienne de Tel Aviv, pour jouer à Anna Loulou, nightclub sur la plage. Dans une scène, avec une caméra fixée sur la tête pour nous donner une vision à la première personne, Oddz escalade un mur de 8 mètres de haut à Jérusalem, sautant par-dessus une brèche de barbelés et tombant pile en dessous sur le ciment. « Je me suis fait mal à la jambe », révèle-t-il dans une grimace effrontée, « mais ça valait le coup ». La directrice Jessica Kelly partage ses inquiétudes avant le lancement du film, et la réaction des autorités israéliennes à ce moment particulier. « Je ne pense pas que cela va les emballer », dit-elle dans une grimace, « nous avons aussi pris la décision controversée d’utiliser, de façon interchangeable, les termes ‘Israël’, ‘Palestine occupée’ et ‘48’ pour faire comprendre comment les différents contributeurs du film font référence à Israël. Beaucoup d’Israéliens le verront comme un déni de l’existence d’Israël et s’en offenseront, mais pour nous, c’était un moyen pour faire comprendre au public de quoi parlaient les contributeurs. » La scène est coupée par un enregistrement de danse frénétique et de techno lors de sa nuit à Anna Loulou. Ce lieu est actuellement le seul lieu palestinien à Jafar et, dans une interview avec le propriétaire Marwan Hawash, il partage l’importance qu’il y a à conserver l’implication avec les artistes de Ramallah malgré le danger qui consiste à les faire entrer en fraude en Israël. « A l’instant où vous voyez un DJ de Ramallah ici à Jafar, cela dit quelque chose aux gens. Cela leur donne l’impression que les frontières n’ont pas d’importance, que nous pouvons les briser. » La scène avec la barrière met en lumière la séparation entre les deux communautés dans le film. Oddz marmonne d’un air de défi au début de la séquence d’ouverture : « Vous ne pouvez pas juste construire un mur et dire ‘vous ne pouvez pas faire ça’, c’est de la musique, c’est pour tout le monde. » On nous présente Oddz alors qu’il arrose ses plantes et qu’il tripote ses vinyles chez lui à Ramallah.
